Entretien exclusif avec Sa Majesté Sylvain Pascal Ekabouma Mbedi’a Njoh, chef de Bonateki
À 86 ans, Sa Majesté Sylvain Pascal Ekabouma Mbedi’a Njoh n’est pas seulement une autorité traditionnelle. Il est une mémoire vivante de l’histoire du Cameroun. Intronisé en 1951 à l’âge de 11 ans, le chef de Bonateki, dans le canton Deïdo à Douala, totalise aujourd’hui 75 années de règne. Un record qui fait de lui l’un des plus anciens souverains traditionnels encore en fonction au Cameroun. Une ceremonie traditionnelle a eu lieu ce Vendredi 5 juin cimetière de Deido en vue de demander le soutien des ancêtres.
Alors qu’une vive controverse oppose les autorités traditionnelles de Bonateki à certains acteurs impliqués dans le dossier de Grand Moulin, le patriarche Sawa sort de sa réserve. Dans cet entretien exclusif accordé à notre journal, il dénonce ce qu’il considère comme une remise en cause de l’histoire, de la légitimité coutumière et de l’autorité traditionnelle sur son territoire.

Un règne qui traverse trois quarts de siècle
Né en février 1940, Sa Majesté Sylvain Pascal Ekabouma Mbedi’a Njoh appartient à cette génération qui a connu la fin de la colonisation, les luttes pour l’indépendance, la Réunification, puis les mutations du Cameroun moderne.
Économiste et statisticien de formation, il a toujours concilié ses responsabilités professionnelles avec sa mission traditionnelle. Installé officiellement chef de Bonateki en 1951 à la salle des fêtes d’Akwa, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, il est devenu au fil des décennies une référence parmi les autorités coutumières du Wouri. Conseiller écouté, gardien des traditions Sawa et témoin privilégié de l’évolution administrative de Douala, il revendique aujourd’hui avoir vu défiler près d’une douzaine de sous-préfets dans sa circonscription.

« En 1951, l’administration ne choisissait pas les chefs »
Le souverain traditionnel rappelle que son accession au trône est le fruit exclusif de la volonté des populations de Bonateki.
« Lorsque j’ai été installé en 1951, je n’avais que 11 ans. À cette époque, l’administration ne désignait pas les chefs. Le village se réunissait, faisait son choix selon les traditions et informait ensuite l’administration. Aujourd’hui, cela fait 75 ans que j’exerce cette responsabilité. » Pour lui, cette légitimité historique ne saurait être ignorée ou contournée.
Grand Moulin, une blessure jamais refermée
À l’évocation de Grand Moulin, le ton devient plus grave. Le chef de Bonateki estime que les racines du conflit actuel remontent aux opérations de déguerpissement qui avaient affecté les populations du quartier Congo.
« Les populations concernées n’avaient pas été consultées. Les natifs eux-mêmes n’étaient pas informés. Certains se sont opposés à ces mesures et ont subi des violences dont ils portent encore les marques aujourd’hui. » Selon lui, les solutions envisagées depuis lors n’ont jamais véritablement pris en compte les réalités historiques et foncières de la communauté.

« Nous refusons une chefferie dans une chefferie »
C’est sur ce point que la position de la chefferie de Bonateki apparaît la plus ferme. Sa Majesté Sylvain Pascal Ekabouma Mbedi’a Njoh rejette catégoriquement toute tentative de création d’une nouvelle entité traditionnelle sur un territoire déjà placé sous une autorité coutumière reconnue. « Nous sommes contre la création d’une chefferie sur une autre chefferie. Cela doit s’arrêter. Si un nouveau village devait être créé, cela ne pourrait se faire qu’avec l’accord du chef traditionnel concerné. » Le patriarche s’interroge également sur la légitimité de certains acteurs présentés comme notables de Grand Moulin.
« Qui les a installés ? Quand ? Selon quelles traditions ? Quelle est leur légitimité ? Je ne les connais pas. »

« J’ai vu passer douze sous-préfets »
Avec l’assurance de celui qui a traversé plusieurs générations administratives, le chef de Bonateki affirme parler au nom de l’expérience. « J’ai reçu près de douze sous-préfets depuis mon installation. Certains ont même reçu des distinctions traditionnelles. Je connais l’évolution de ce territoire et je sais comment les choses se sont construites. » Loin d’une querelle de personnes, il estime que le débat actuel concerne avant tout le respect des institutions coutumières et de l’histoire des peuples autochtones de Douala.
Le dernier rempart de la mémoire Sawa
À travers ses déclarations, c’est toute une conception de l’autorité traditionnelle qui s’exprime. Pour celui qui règne depuis trois quarts de siècle sur Bonateki, la stabilité sociale passe par le respect des chefferies historiques, de leurs territoires et de leur légitimité.
À 86 ans, le doyen des chefs du Wouri considère que la question dépasse largement le seul cadre de Grand Moulin. Elle touche à la préservation de l’identité Sawa et à la place que la République entend accorder aux institutions traditionnelles dans le Cameroun contemporain.
Et son message est sans équivoque : « On ne construit pas l’avenir en effaçant l’histoire. »







