Ports du Cameroun : la souveraineté sans les chiffres
Le Port Autonome de Kribi vient de rendre public son trafic conteneurisé : 555 398 EVP en 2025, soit une progression spectaculaire de +308,9 % en sept ans. Pour un port construit ex nihilo, c’est un résultat remarquable. Kribi confirme ainsi sa montée en puissance dans le paysage portuaire d’Afrique centrale.
Mais derrière cette bonne nouvelle se cache une question beaucoup plus dérangeante : où sont les chiffres consolidés de l’ensemble des ports camerounais ?
Par Mfochive Njoya

Chaque port parle… mais personne ne totalise
Aujourd’hui, les statistiques portuaires du Cameroun ressemblent à un puzzle incomplet. Le Port Autonome de Kribi publie ses chiffres. Le Port Autonome de Douala communique occasionnellement les siens. D’autres infrastructures portuaires diffusent parfois des données à travers des communiqués, des rapports ou des publications institutionnelles.
Mais aucune instance nationale ne produit une photographie globale et certifiée des flux portuaires du pays.
Combien de conteneurs transitent réellement par les ports camerounais chaque année ?
Quelle est la part de chaque port ?
Comment évoluent les flux par corridor logistique vers l’hinterland ?
À ces questions stratégiques, le Cameroun ne dispose pas d’une réponse officielle unique.
La donnée maritime, un instrument de puissance
Dans l’économie maritime mondiale, la donnée est un levier de pouvoir.
Lorsqu’un armateur décide d’ouvrir ou de fermer une escale, il ne consulte pas les communiqués des ports. Il s’appuie sur des bases de données spécialisées produites par des sociétés internationales telles que :
Drewry
Alphaliner
Clarksons Research
Lloyd’s List
Ces plateformes compilent les flux maritimes mondiaux et servent de référence pour les armateurs, les investisseurs et les opérateurs logistiques.
Le paradoxe est frappant : les données les plus complètes sur les ports camerounais sont produites ailleurs.
Un angle mort dans la gouvernance portuaire
Cette situation révèle une faiblesse structurelle : l’absence d’une gouvernance nationale de la donnée portuaire.
Pour comprendre les flux commerciaux du pays, les investisseurs et les chercheurs doivent souvent reconstituer eux-mêmes les statistiques à partir de sources disparates.
Or, dans un contexte de compétition portuaire en Afrique de l’Ouest et centrale, la maîtrise de la donnée est un avantage stratégique majeur.
Les grandes nations portuaires l’ont compris depuis longtemps.
Le rôle stratégique attendu de l’Autorité Portuaire Nationale
Dans un système portuaire structuré, une institution centrale assure la production et la diffusion des statistiques nationales. Au Cameroun, cette mission pourrait naturellement relever de l’Autorité Portuaire Nationale du Cameroun.
Au-delà de la régulation administrative, cette institution pourrait devenir le véritable observatoire national des flux maritimes, chargé de publier régulièrement :
Le trafic conteneurisé par port
les volumes d’importations et d’exportations
Le tonnage par type de marchandise
L’évolution des escales maritimes
Les flux logistiques vers les corridors terrestres.
Car une économie qui ne maîtrise pas ses données logistiques avance à l’aveugle.
La bataille invisible des corridors
Dans l’ombre, les grands opérateurs logistiques disposent déjà d’une vision très fine des flux régionaux. Armateurs, opérateurs de terminaux et logisticiens intégrés analysent en permanence ces données pour optimiser leurs routes et structurer les corridors commerciaux.
Sans production nationale de statistiques fiables, le risque est simple : que les stratégies logistiques du Cameroun soient dessinées ailleurs. La souveraineté économique commence souvent par une chose simple : savoir ce qui entre et ce qui sort de son territoire.

Une réflexion scientifique en préparation
Ces enjeux font actuellement l’objet d’une publication scientifique en cours de finalisation consacrée aux effets de l’intégration verticale dans la chaîne logistique maritime et terrestre en Afrique centrale.
L’étude analysera notamment : la souveraineté sur les données de flux, le rôle des autorités portuaires nationales dans la gouvernance numérique, et les leviers dont disposent les États pour reprendre le contrôle de leur chaîne logistique. Une réflexion qui place le Cameroun au cœur d’un débat stratégique pour l’avenir du commerce régional.
Mfochive Njoya






