Au cœur de cette réforme : la modification des dispositions relatives à la vacance du pouvoir, notamment l’article 6 — pierre angulaire de la continuité de l’État avec l’introduction d’un Vice-Président de la République appelé à jouer un rôle central en cas d’empêchement, de démission ou de décès du Chef de l’État.
Mais ce qui frappe, au-delà du contenu, c’est la méthode : une réforme d’une telle portée adoptée à marche forcée, sans véritable débat public, ni consultation populaire.

Article 6 : du Sénat au Vice-Président, un basculement stratégique
Avant cette révision, l’article 6 (alinéa 4) de la Constitution disposait clairement que, en cas de vacance de la Présidence de la République, l’intérim était assuré par le Président du Sénat.
Un mécanisme simple, lisible et éprouvé.
La réforme d’avril 2026 reconfigure cet équilibre en introduisant un Vice-Président nommé, modifiant ainsi en profondeur les alinéas relatifs à la vacance et à l’empêchement définitif du Président. Ce glissement n’est pas anodin : il substitue à une logique institutionnelle (le Sénat) une logique personnalisée (un collaborateur désigné).

Une double révision : Constitution et Conseil constitutionnel alignés
Dans la foulée de cette modification constitutionnelle, le Parlement adopte également le projet de loi N°2095/PJL/AN, modifiant la loi N°2004/004 du 21 avril 2004 portant organisation et fonctionnement du Conseil constitutionnel.
Objectif : rendre cohérentes les dispositions organiques avec les nouveaux articles de la Constitution, notamment ceux relatifs :
À la constatation de la vacance
À la gestion de l’empêchement
Au rôle du Vice-Président dans la continuité de l’État
Cette synchronisation accélérée entre norme constitutionnelle et loi organique confirme une volonté claire : verrouiller immédiatement le nouveau dispositif.

Une urgence qui interroge plus qu’elle ne rassure
Pourquoi modifier en urgence un dispositif constitutionnel vieux de près de 30 ans, sans crise institutionnelle déclarée ? Pourquoi revoir en quatre jours des articles aussi sensibles que ceux encadrant la vacance du pouvoir ?
L’argument officiel — renforcer la continuité de l’État — apparaît insuffisant. Car la continuité était déjà garantie par l’article 6 dans sa version antérieure.
Dès lors, une autre hypothèse s’impose : celle d’une urgence non institutionnelle, mais politique.
La question centrale : où est Paul Biya ? La concomitance de plusieurs éléments nourrit une interrogation de fond :
Révision express de l’article 6, Adoption simultanée d’une loi organique clé, Contournement du Président du Sénat, Absence prolongée de visibilité du Chef de l’État
Dans toute démocratie, la question de l’opérationnalité du Président n’est pas taboue. Elle est prévue par la Constitution elle-même à travers les dispositions sur l’empêchement. Dès lors, poser la question n’est pas un acte d’irrévérence. C’est une exigence constitutionnelle.
Quand le doute s’installe jusque dans les rangs du pouvoir
Fait notable, la critique ne vient pas uniquement de l’opposition ou de la société civile. Le sénateur René Ze Nguele, figure du système, a publiquement qualifié la réforme de « suspecte », dénonçant la précipitation et appelant à une reprise du texte. Un tel désaveu interne est rare. Il traduit un malaise profond face à une réforme perçue comme opaque.
Une rupture avec l’esprit démocratique
Au-delà de ses implications techniques, la réforme pose un problème de principe :
Elle modifie les articles fondamentaux sans consultation du peuple ; Elle remplace un mécanisme neutre par un dispositif contrôlé ; Elle concentre davantage le pouvoir autour de l’exécutif ; En somme, elle transforme la règle du jeu en cours de partie.
Hilaire Kamga, la rigueur juridique face à l’opacité politique
Dans ce climat d’incertitude, la voix du Dr Hilaire Kamga se distingue par sa précision et sa lucidité. Juriste et théoricien reconnu des transitions démocratiques en Afrique centrale, il articule une lecture rigoureuse des textes — notamment de l’article 6 et de ses implications — avec une exigence citoyenne de transparence. Son intervention remet au centre du débat une évidence trop souvent évacuée : la Constitution n’est pas un instrument de circonstance, mais le socle du contrat politique.
En posant frontalement la question de l’opérationnalité du Chef de l’État, il redonne au débat public sa dimension fondamentale : celle de la vérité institutionnelle.

Une réforme née sous le sceau du doute
205 voix auront suffi. Quatre jours également. Mais ni ce score, ni cette rapidité ne dissipent l’essentiel : le doute. Tant que la question de la capacité effective du Président de la République à exercer ses fonctions restera sans réponse claire et visible, la réforme d’avril 2026 apparaîtra moins comme une modernisation que comme une anticipation. Une anticipation de quoi ? C’est précisément la question que personne, jusqu’ici, ne voulait poser
Par Dr Hilaire KAMGA,
Juriste, théoricien de la transition démocratique en Afrique centrale
Secrétaire permanent de la Plate-Forme pour la démocratie au Cameroun






