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J’ENRAGE

Il y a deux ans et demi, il m’était très pénible d’entendre le président français déclarer sur les terres de son homologue et hôte camerounais, «JE vais créer une commission mixte des historiens français et camerounais… ». Monsieur Macron reléguait au rang de simple figurant le président Paul Biya dont le pays avait été meurtri par une guerre coloniale déclarée par le sien. Puis on est entré dans l’irrévérence quand il a décidé tout seul du choix des deux chefs de cette commission, côtés français et camerounais. Et ça a tourné à la pure galéjade, quand il a opté pour une historienne française et pour un chanteur camerounais, l’une chargée de l’aspect historique et l’autre de l’aspect artistique. Je me demandais ce que l’art venait faire dans l’analyse d’une guerre coloniale bourrée de crimes contre l’humanité. L’art fr la guerre, peut-être. D’entrée de jeu, le ton était donné. Les atavismes ressurgissaient. Le maître était en visite dans les colonies. On eût compris que le général de Gaulle se comportât ainsi en 1958. Mais en 2022, c’était inattendu et indécent. J’enrage ! Pour revenir à la guerre et à ce que l’on attendait de la France, souvenez-vous. Personnellement, je n’en attendis rien. Je n’ai pas besoin de voix étrangères pour célébrer Mpodol Ruben Um Nyobè et ses camarades. Je l’ai fait, je le fais, je le ferai jusqu’à mon dernier souffle. Néanmoins, pour ceux qui en attendaient quelque chose, nous étions partis sur l’idée de l’ouverture des archives nationales françaises, afin que les historiens puissent avoir accès à des données qui leur permettraient de faire leur travail. Il a été ensuite question d’une simple commission mémoire mise en place pour faire la lumière, « toute la lumière» sur le rôle de la France dans la lutte contre les indépendantistes au Cameroun. La partie camerounaise, derrière son président chanteur serait en charge du volet mémoriel et artistique. Enfin, deux années plus tard, nous avons débouché sur un rapport dont le mérite, selon l’économiste et historien Pierre Buopda Kame est qu’il aura « contribué, par la démystification de ces fameuses archives françaises, à nous faire comprendre que l’écriture de notre Histoire politique n’est ni conditionnelle ni subordonnée à l’ouverture des archives d’un pays étranger ». Je l’ai crié sur tous les tons, nous n’avons pas besoin des archives étrangères pour rendre hommage à nos héros et enseigner l’histoire à nos enfants. Pour ma part, j’ai tiré une autre leçon plus subliminale, plus existentielle de ce rapport. Il jette une lumière crue sur le chemin qui nous reste à parcourir. Alors, on peut se dire, la situation est grave. Il fait apparaître le degré d’aliénation de nos élites, leur naïveté, leur émotivité telle que présentée par Léopold Senghor. Face à ces faiblesses, se dresse un Occident, la France plus précisément dont Macron interprète le rôle d’entrée de jeu, comme je l’ai montré plus haut. On demeure dans la rationalité qu’elle a construite sur l’inégalité des races que chantait Bob Marley dans sa chanson intitulé War – la guerre, tiens ! -, cette rationalité qui autorise un cynisme perfide dont l’objectif dans ce travail aura été de maintenir le négationnisme et le révisionnisme qui sortent de tous les propos tenus par l’élite politique française. Cette élite n’a jamais pu considérer le colonialisme comme un crime contre l’humanité, mais plutôt une mission civilisatrice. Aujourd’hui, même après une guerre, il devient une histoire partagée.

La guerre d’indépendance, une histoire partagée.
Je le dirai tout net. Après le thème de la mission civilisatrice, l’histoire partagée, cette expression qui sous-tend aujourd’hui les relations entre le colonisateur et le colonisé, est l’une des déclarations les plus cyniques qu’il m’ait été donné d’entendre. Pour François Fillon, la colonisation était un partage de cultures. Pour beaucoup, elle était pleine de côtés positifs. Pour tous désormais, le colon partageait une histoire avec le colonisé. L’histoire resterait donc partagée même quand le colonisateur devient agresseur. Quand il commet des crimes contre l’humanité de type l’apartheid en Afrique du Sud ou la guerre impérialiste au Cameroun, au Vietnam ou en Algérie, on continue de parler d’histoire partagée. Dans l’adage qui parle de l’histoire de chasse racontée par le chasseur, on admet sans barguigner la partialité du chasseur qui s’arroge le bon rôle, la puissance, la victoire. Mais ici, on est dans le délire révisionniste. Le comble, on invite la proie à écrire l’histoire de la chasse à quatre mains, avec le chasseur, bien entendu, sous la guidance du chasseur, sous l’air de « tout va très bien Madame la marquise ». On ne saurait être plus cynique, plus pervers.




