Lors du congrès de Neuchâtel, le 25 novembre 1975, le président du Comité international olympique (CIO ), Juan Antonio Samaranch, déclare : « Nul doute que les compétitions sportives, et en particulier les Jeux Olympiques, reflètent la réalité du monde et constituent un microcosme des relations internationales. »
De fait, ce point de vue s’est largement répandu chez les observateurs politiques depuis avril 1971, date à laquelle une équipe américaine de ping-pong va en Chine alors que ce pays n’entretient pas de relations diplomatiques avec les États-Unis. Cette très insignifiante page de l’histoire des sports est immédiatement célébrée comme césure historique. Et se retrouve même dans les encyclopédies à l’entrée « diplomatie du ping-pong ». Plus de doute : il y a un rapport immédiat entre sport et problèmes internationaux, d’autant que, selon le président Nixon, « en jouant au ping-pong, nos deux pays ont effacé les incompréhensions du passé ».

Rien de nouveau cependant pour les initiés. La renaissance des Jeux Olympiques en 1896 était imprégnée d’une volonté de pacifier les rapports entre les nations. Déjà les Jeux de l’Antiquité s’ouvraient sur l’instauration d’une trêve au sein du monde grec.
L’objectif de départ, c’est la promotion d’un esprit antinationaliste et de la fraternité entre les sportifs : d’où la fondation de fédérations nationales par sport pour aménager les relations sportives entre les nations. Mais tout de suite il s’agit de relations internationales presque ordinaires : les compétitions vont reproduire symboliquement les rivalités entre les nations, ou encore internes à ces dernières ; elles ne sont qu’« euphémisation » d’affrontements plus violents par le biais des règlements.
L’utopie supranationale n’a pas résisté longtemps aux réalités. Les toutes premières confrontations internationales sont aussitôt chargées d’enjeux politiques. Il existait tout juste quatre équipes de football-association à Paris, en 1893, que l’une d’elles envisage de rencontrer une équipe de Strasbourg, alors allemande. Aussitôt, un dirigeant de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA), la fédération omnisports, signale qu’« avant d’accepter de jouer une telle rencontre, surtout à Strasbourg, il faudrait d’abord être sûr de la remporter ». Ainsi, pour ce représentant d’une instance soucieuse de se placer hors du champ politique, le prestige de la France est en jeu.
De son côté, l’écrivain Charles Maurras, futur directeur de l’Action française, en un premier temps inquiété par la volonté de fraternisation internationale, se rassure vite. Il se réjouit à l’avance, en 1896, de l’échec annoncé du « cosmopolitisme sportif » ; le sport va encore exaspérer les passions patriotiques : « Maintenant les peuples vont se fréquenter directement [par le sport], s’injurier de bouche à bouche et s’engueuler cœur à cœur. La vapeur qui les a rapprochés ne fera que rendre plus faciles les incidents internationaux. »
Certes, on ne procède pas encore au décompte minutieux des résultats, mais c’est parce que les rencontres internationales entre sélections nationales sont encore rares. Les hymnes nationaux, par contre, sont exécutés, ce qui n’est pas conforme à l’esprit originel du sport.

Le gouvernement français sera un des premiers à développer une véritable politique sportive au lendemain de la Grande Guerre, une section Tourisme et sport étant créée en 1920 au sein du ministère des Affaires étrangères et rattachée au Service des œuvres françaises à l’étranger (SOFE ). Les athlètes sont donc considérés comme des ambassadeurs, au même titre que les artistes, et ils bénéficient de subventions en matière de compétition à l’étranger. « Le sport est devenu une affaire d’État », déclare Gaston Vidal, directeur du Service de l’éducation physique. Un rapport du SOFE de 1921 propose d’intégrer dans « les films cinématographiques de propagande pour l’étranger quelques épisodes de grands matchs où la France s’est classée première ». Les victoires sont désormais perçues comme des indices de la vitalité d’un peuple et en tant qu’atout des régimes.
C’est aussi au lendemain de la guerre que se produit la première campagne de boycott. L’initiative vient du mouvement sportif anglais qui pousse la FIFA à interdire les matchs organisés avec les fédérations des nations vaincues et même avec celles des neutres qui ne respecteraient pas cette mesure. Le Quai d’Orsay intervenant directement dans le même sens. L’Entente poursuit ainsi la guerre par organisations sportives interposées, et ce notamment en vue des Jeux Olympiques de 1924.
La France exerce encore des pressions sur le CIO pour obtenir l’organisation des JO de 1924, ce qui froissera l’orgueil de Pierre de Coubertin, non consulté, qui modifie au demeurant la liste des nations invitées, écartant d’emblée l’Allemagne. Ainsi l’état des relations internationales détermine aussi l’ordre sportif. Le mythe de l’apolitisme en prend un coup. Surtout, en donnant le mauvais exemple, les nations démocratiques ont ouvert la voie à ce que se généralise l’instrumentalisation du sport à des fins politiques.
L’Italie de Mussolini, puis l’Allemagne de Hitler vont en effet prendre le relais avec une intensité redoublée. Pour les deux dictateurs, il s’agit de légitimer davantage leur pouvoir et de démontrer à l’Europe l’efficacité de leurs régimes par rapport aux démocraties. On sait l’ampleur donnée par le premier à la coupe du monde de football de 1934 : la victoire de l’Italie est vécue comme celle du Duce en personne. Les JO de Berlin sont comme le couronnement d’Hitler par le monde réuni à l’issue d’une vaste campagne de propagande diplomatique. Mussolini et Hitler ont aussi voulu afficher leur capacité d’organisation et exhiber d’impressionnantes infrastructures suscitant l’admiration du monde entier.
L’URSS a beaucoup varié dans son usage politique des sports. À l’origine, elle refusait toute participation aux compétitions internationales officielles, perçues comme véhiculant le nationalisme chauvin et modelées sur le système capitaliste de la concurrence. Elle fondera cependant bientôt l’Internationale sportive rouge (ISR ) en contrepoids de la Fédération socialiste de Lucerne (ISL ) de 1920. Et cherchera à rencontrer d’autres équipes du Sport rouge à l’extérieur
1924-1925 : émerge l’idée que les compétitions sportives doivent servir les intérêts nationaux de l’URSS; on cesse alors de limiter les relations aux organisations du sport ouvrier international. Des contacts sont noués avec l’Internationale socialiste. En outre, les footballeurs russes rencontrent régulièrement les équipes des États voisins afin de cultiver de bonnes relations internationales, rencontrant un accueil favorable par exemple chez les Turcs qui passent outre aux interdictions de la Fédération internationale de football association (FIFA ) dont l’URSS ne fait pas partie. Les Soviétiques s’efforçant, pour se donner une image positive, de ne pas humilier leurs adversaires encore débutants.
Après 1930, le chapitre de l’utilisation du sport comme instrument de la lutte des classes est définitivement clos. Le pouvoir soviétique, tout à la théorie du « socialisme dans un seul pays », veut maintenant battre le capitalisme dans les stades européens, par le biais de rencontres organisées par les grandes fédérations internationales et neutres. Certes, l’URSS organise encore des Spartakiades comme celles de 1928 en opposition aux JO d’Amsterdam. Les athlètes qui rentrent de Moscou faisant des conférences enthousiastes, rédigées par des dirigeants politiques, sur la patrie du communisme. À partir de 1934, le sport soviétique devient un moyen d’asseoir le prestige national. L’ISR, qui a longtemps cherché à préserver l’internationalisme prolétarien dans le sport, doit s’incliner avant sa dissolution secrète en 1937.
Mais le football soviétique reste sourd aux appels de la FIFA et n’y adhérera pas. De même que l’URSS se refuse à intégrer le mouvement olympique. Le sport soviétique présentant ainsi, à la veille de la guerre, un double visage : il cherche à prouver la supériorité d’un système et il est géré, comme en Italie et en Allemagne, de manière dictatoriale.
Après 1945, la mondialisation du sport s’accélère et devance par-là bon nombre d’autres domaines. L’URSS et les pays socialistes font leur entrée dans la FIFA, dans les autres fédérations internationales et au mouvement olympique. La FIFA et le CIO auxquels on adhère en fonction des règles de l’ONU comptent dès lors autant de membres que cette dernière.
Le sport va, successivement ou simultanément, refléter, hors la belle vitrine de la cérémonie d’ouverture des JO tous les quatre ans, les nouveaux contentieux internationaux : guerre froide, décolonisation et accession à l’indépendance de plusieurs dizaines de pays, poussées sécessionnistes en Europe même.
Les nouveaux États africains du début des années 1960 mobilisent spontanément le sport en faveur de leur cause. Parmi leurs premières démarches, la demande d’adhésion au CIO et surtout à la FIFA, car l’indépendance trouve dans ce cadre un moyen très rapide de s’afficher internationalement. Le FLN algérien montrant l’exemple rocambolesque avec une « équipe nationale », celle de la nation algérienne, en tournée dans les pays de l’Est et le monde arabe.
Le sport est aussi un moyen de forger un sentiment national dans ces pays africains multiethniques, dépourvus d’unité. C’est Léopold Senghor qui déclare en 1961 : « Dans la considération dont [les peuples] jouissent à l’étranger, les performances sportives entrent pour une proportion non négligeable. » Plus précis encore, le ministre ivoirien de la Jeunesse et des Sports en mars 1966 : « Nous devons construire la nation… Je prendrai un soin jaloux à faire en sorte que tout parte du sport. »





