De l’essentialisme dans l’analyse politique : pourquoi je prends mes distances avec le Professeur Bokagne
Cher Professeur Édouard Bokagné,
S’il est une voix qui, par la qualité de ses interventions, élève le débat public dans notre pays, c’est bien la vôtre.
S’il est un intellectuel qui partage avec générosité sa vaste érudition, c’est encore vous.
Lire vos textes est un plaisir intellectuel rare, exigeant, stimulant. Dialoguer avec vous m’oblige à relire mes propres écrits, à les revisiter avec plus d’exigence, de rigueur.
C’est dire à quel point je respecte votre plume et votre pensée.
Mais ce respect, justement, me commande aujourd’hui de prendre mes distances. Non pas dans la polémique, mais dans la clarté.
Vous avez interpellé Georges Dougueli et moi-même, en tant que praticiens des sciences de la communication, à propos de nos récentes prises de parole concernant le MRC.
Je le redis ici : si je parle du MRC, ce n’est pas par obsession, mais par responsabilité. Ce parti occupe aujourd’hui une position centrale dans l’opposition. Et avec le leadership vient une obligation d’exemplarité.

Qu’ils soient « meilleurs » ou non que les autres ne sont pas le sujet.
Mais dans un contexte où le débat public se délite, où l’agression verbale, le mensonge, l’attaque ad hominem, l’ethnicisation rampante deviennent la norme, nous avons, tous, un devoir d’alerte.
Notre combat est modeste mais sincère : redonner un peu de tenue, un peu de hauteur, un peu d’éthique à l’espace discursif camerounais. C’est sur ce point précisément, hélas, que je m’éloigne de vous.

Je le dis avec gravité : vous essentialisez.
Vous réduisez des positions politiques à des appartenances communautaires.
Et derrière la finesse de votre plume, la richesse de vos références — bibliques, philosophiques, traditionnelles — se cache une logique d’assignation qui me dérange profondément.
En filigrane de vos textes, une cible semble désignée : la communauté bamiléké.
Et cela, je ne peux l’accepter.
Je me suis construite dans le refus absolu des lectures tribales de notre pays, et raciales du monde.
Dans le rejet des raccourcis identitaires.
Dans la conviction que la République, la citoyenneté, l’indivisibilité du peuple camerounais ne sont pas des mots vides, mais des repères fondamentaux.
Je suis née d’un père bamiléké et d’une mère originaire du Centre (Yambassa ).
J’ai grandi au Nord, je parle le fulfulde. Je suis traversée, incarnée même, par cette diversité camerounaise.

Et c’est précisément parce que je suis bamiléké, et que je critique le MRC, que vos raisonnements échouent. Ils ne tiennent pas face à la réalité complexe, vivante, indocile de nos parcours individuels.
Oui, j’aime vous lire. Parce que votre pensée nourrit.
Mais je refuse de voir cette pensée dériver vers une lecture ethnicisée, obsessionnelle, du politique.
Je refuse que l’ethnie devienne la grille de lecture première, même sous les oripeaux d’une érudition brillante.
C’est pourquoi, aujourd’hui, je prends mes distances. Calme. Franche. Assumée.
Professeur Bokagne,
Nous n’avons pas seulement une divergence d’analyse.
Nous avons une ligne de fracture.
Et cette fracture est suffisamment nette pour que je la nomme, que je l’assume, et que je m’en tienne éloignée.
Respectueusement,
Mireille Fomekong Ayangma






